Callum Easter : le blues au corps



Aujourd’hui nous plongeons dans des limbes écossaises. Non pas celles du Loch Ness mais bien à la découverte d’un poète aussi mystérieux que la légende du monstre, Callum Easter. Entre-aperçu en 2016 et 2017 avec deux mini-albums remarqués, il a enfin émergé avec son premier opus, Here or Nowhere, le 5 avril dernier sur Los Map Records. L’occasion de s’aventurer en mots troubles, teintés d’« électro-blues. »

Photo de @rustyringpiece

Tagée d’« électro blues » par certains journalistes outre-Manche (bientôt Europe ?), la musique d’Easter est étrangement moderne et old school à la fois. Un son qui combine instruments classiques et inhabituels, avec de l’appareillage électro. Mais c’est surtout pour sa voix nonchalante et sa poésie habitée qu’on la caractérise ainsi. En allant chercher plus loin, la démarche artistique de Callum se rapproche du steampunk (ou retro futurisme) en mode sonique. Ce mouvement qui monte des mécaniques empreintes d’humanité naviguant entre nostalgie du passé et euphorie du futur. Et en effet, Callum bidouille ses sons à partir d’instruments et appareils insolites récupérés au profit de sa musique. Par exemple l’accordéon, plutôt paillard et démodé, est remis au goût du jour sauce électro. Du coup, on a une sensation étrange entre la nostalgie du passé et l’angoisse d’un avenir incertain. Le combo textes bruts de simplicité et voix spiritueuse/elle accentue cette tension.

Photo de Trevor Pake

Autre fait atypique, son début de carrière tardif puisqu’il sort son premier LP à 31 ans. Le parcours improbable de ce natif de Dunbar est tout aussi tripant que sa musique. C’est au détour d’une carrière  prometteuse de footballeur que jeune écossais s’engouffre tardivement encore  ( à 21 ans ) dans la brèche musicale avec le piano d’abord, la guitare ensuite. Il se pose à Leith  (Edimbourg) où il chope un peu de métier au sein des The Stagger Rats, groupe de rock indé local (Edimbourg). Au fil des années, il créé sa bulle en rajoutant à sa palette de jeux (instinctif) l’orgue, la harpe et plus récemment l’accordéon qu’il détourne via drum machines, samplers et autres séquenceurs. Plus tard, il connecte avec le trublion de l’industrie pop anglaise, le producteur Tim Brinkhurst aka Timothy London. Sur son label, Soul Punk Records, il se frotte à d’autres talents bruts tels que Young Fathers (dont il fait des premières parties lors de leur UK Tour) ou encore Law Holt. Aidé par G (des YF) et Tim, il sort Get Don’t Want (en 2016) et Delete Forever (en 2017). Et c’est du lourd ! Ces deux pépites confirment un talent et une liberté rares. Le résultat offre une profusion sonore qui demande une ouïe au taquet, sous peine, dans ce brouillard sonore, de perdre de vue sa Silhouette (qu’on retrouve sur Delete Forever). Avec Here or Nowhere, ce poète brut sort du lac.

On commence en mode solennel sur le premier son, éponyme de l’album. Il nous lance direct, à la figure une ode funeste et lumineuse à la fois. Nothing Last Forever/Well Except The Weather/We Say The Truth Is Out There/I Look Around It Is Unclear/The Way Things Are Going. Ce début commence comme une fin et nous place dans le vif du sujet : un monde qui part en vrille. Sur le ton et le son (orgue) d’un sermon, on croie assister à l’épisode final de la plus passionnante des séries, celle sur l’humanité. Malgré la très mauvaise passe actuelle, l’artiste nous montre un peu d’espoir en rappelant les bases. Et si on y met du sien en agissant, alors on pourra peut-être la prolonger de quelques saisons. We Should Get Together/We Can Make Things Better/Respect One Another/Life Is What We Are Given/Every Child/Every Being/Every Living Thing. Le reste de l’album s’écoute comme un limbo tantôt infernale sur Fall Down, tantôt paradisiaque sur Space in Time. Le tout parsemé de cacophonie vocale, entre rires fous, tremolos et chœurs agonisant. On termine avec mon son favori, Back Beat, d’une efficacité redoutable, classée dans le top 100 2018 sur Clash Music. Un rock aux riffs sales et à la voix éraillée par toutes ces émotions, comme au bout de sa vie. But Never Tired Of Making Love.

Photo de John McKie

Callum Easter réussit, le blues au corps, une belle plongée dans les méandres d’un monde en émoi et aux abois. Une humanité confuse qui n’a jamais subit de changements aussi profonds et rapides. Par sa poésie, il écorche cette corde sensible qui nous aide à comprendre. À nous comprendre. Aussi sombre et lumineuse soit cette corde, elle aide à reconnecter le rationnel avec l’émotionnel, l’humain avec la nature, le particulier avec l’universel. En cela, Here or Nowhere nous rappelle l’importance du poète : nous aider à vivre les émotions. On a tous en nous un monstre du Loch Ness. Libre à chacun de le chercher et peut-être se réconcilier avec. C’est maintenant ou jamais, ici ou nulle part ailleurs.