C’MON TIGRE : un son indomptable



Sous le pelage de C’mon Tigre, se cache un insoupçonnable duo transalpin qui brouille à merveille les pistes d’un territoire musical riche, innovant et qui brasse large. Recensé pour la première fois en 2014 avec son album éponyme, le groupe s’identifie par ses mélodies arabisantes, boîtes à rythme, guitares sinueuses et autres cuivres grandiloquents. Se revendiquant de partout et nul part, cet animal bicéphale d’un genre particulier zone entre la Méditerranée, l’Afrique ou encore l’Orient. Autant d’espaces de chasse sonores dans lesquels il se nourrit volontiers. L’animal ressort de sa tanière pour nous offrir Racines, une merveille brute et sauvage, dropé sur !K7 Records (Berlin) le mois dernier et produit par Bonanni Del Rio Catalog.

C’mon Tigre vu par Maurizio Anzeri

La patte sonore du binôme (rock, jazz, afrobeat ou encore électro) surprenaient par sa fraîcheur et son équilibre sur leur album, C’mon Tigre. Sur le suivant, les comparses ingèrent du hip hop ou des rythmes carnatiques (musique savante d’Inde) avec la même tchatche. Des ingrédients frais bien maîtrisés, grâce aux potes musicos invités pour l’occase. L’appétit du crew vient en mangeant, question mélanges improbables des genres. Et cette fois, l’indomptable Tigre est plus incisif et montre les dents !

C’est dans une atmosphère plus sombre et tumultueuse que Racines plante tous les éléments de ce qui s’apparente à une chasse, l’issue funeste en moins. Le prédateur n’est ici pas poursuivi pour sa peau ou sa tête dans ce safari qui n’autorise que la musique et l’ouïe pour seules armes. Pour l’un, le trophée serait de leurrer son audience et trouver une oreille au chant qu’il sème dans son sillon. L’autre, en guise de cicatrice, gagnerait une entaille ouverte dans son imagination.

Dès l’ouverture, le groupe injecte une dose de tension lente et mortifère avec The Guide To Poison Tasting (vidéo). Le pavillon en éveil, l’auditeur est à l’affut du moindre écho laissé par le monstre. Entre les rugissements un peu trop tortueux et torturés par des talk box (seule hombre au tableau), le tigre sort ses (g)riff(e)s acéré(e)s pour mieux capter l’attention. Dans cet air chargé en guitares distordues et ondes modulées, ou en cuivres éléphantesques, tels des cors de chasse,  viennent rajouter à la densité du moment. La cavale s’accélère ensuite au rythme des voix déshumanisées des rabatteurs aux trousses du grand félin. Soudain ce dernier fait volte-face sur 808 et libère de lourdes basses du tréfonds de ses entrailles. Leur puissance est telle qu’on imagine trembler ses rayures noires sur fond orange.

Illustration de Gianluigi Toccafondo

Le temps se suspend, le pouls s’accélère dans un face à face entre la bête et l’homme. Pendant que l’une projète son mugissement, l’autre, déséquilibré dans son écoute, reste sur ses appuis auditifs malgré la force du chant. La rencontre part en vrille entre la proie et son déprédateur. Qui est le chasseur ? Quelle est la prise ?  Pas le temps de comprendre, on en prend pleins les tympans. Après avoir encaissé cet album somptueux, on hésite entre l’apaisement d’un haïku (Mono-No-Aware) et la violence d’un high-kick dans la gueule. La dernière track calme tout en révélant la barbarie de cette traque en dix étapes.

Telle une fable, Racines raconte à merveille, avec un travail visuel de dingue, la beauté éphémère des choses pour lesquelles un esprit ingénu peut encore s’émerveiller, tel un enfant. Cette part d’humanité, de laquelle l’homme s’ampute toujours plus, est renvoyée à ses racines oubliées. Ces artistes, aussi méticuleux musicalement que visuellement, démontrent une originalité rare dans le panorama musical actuel. Avec un projet visionnaire en constante évolution, C’mon Tigre mérite au moins une oreille attentive. Et malgré leurs efforts à démontrer la fragile beauté du moment présent, on leur souhaite de durer.

Illustration de Stefano Ricci