Système K : l’art qui se nourrit du chaos au Congo



« Quand le diable arrive au Congo, il trouve ses maîtres dans le chaos ». Cette vision de l’actuelle République démocratique du Congo est celle du performeur Fabrice « Strombo » Kayumba. Une perception alimentée par des années de guerre, de souffrance et  de pénurie. Comme la majorité des Congolais, il pallie aux problèmes journaliers avec une résilience et une ingéniosité que résume l’expression « Système K ». Une réalité qui au fil du temps s’est convertie en source d’inspiration pour une génération radicale d’artistes qui n’a connu que violences et difficultés.

À Kinshasa, Strombo forme avec eux un collectif de créateurs visuels et sonores underground de la banlieue de Ngwaka. Ils y récupèrent et recyclent les déchets d’une consommation globale à laquelle ils n’ont pas accès (smartphones, PCs, électroménager, etc). Une abondance d’ordures électroniques qui signale le pays non seulement comme source principale, mais également comme décharge de ce commerce mondial. Tout un paradoxe. Ce phénomène s’observe particulièrement dans les rues de Kinshasa où se concentrent les conséquences d’un chaos organisé à échelle globale. Si la « récupe » y est chose courante depuis des années, cette génération d’artistes sans compromis en repousse les limites. Dans un documentaire, Système K (sortie en France le 15 janvier 2020), le réalisateur français Renaud Barret révèle la force de ce mouvement artistique original, radical et unique en son genre.

Strombo, La Belle Kinoise

Des décennies de conflits armés ont laissées derrières elles plus de six millions de morts en RDC, causant au passage déplacements de populations, pandémie de viols et exploitation infantile. Des guerres qui n’ont fait que favoriser le pillage systématique des ressources naturelles du pays. Le Dr Dennis Mukwege, co-lauréat du Nobel de la Paix 2018, avec Nadia Murad, l’a rappelé dans son discours de remise du prix, le 5 octobre. Il a également affirmé à cette occasion qu’« avec détermination, il y a toujours de l’espoir à la fin du tunnel ». Une conviction dont certains artistes congolais s’inspirent depuis quelques temps.

Dans la folie générale et quotidienne, la création artistique s’est convertie en une véritable catharsis. Strombo l’illustre très bien dans une performance ou il incarne, sur les places publiques, un démon dépassé par les évènements. À défaut de moyens, il utilise son corps comme ressource illimité, des cornes de vache et une vielle corde pour personnifier le diable. Il l’anime ensuite en puisant dans la souffrance accumulée dans le temps. Au milieux de la nuit, il accompagne un chariot chargé d’ampoules scintillantes, autour duquel il se contorsionne comme un possédé. Un tel spectacle interpelle une ville où les coupures de courant, habituelles et aléatoires, sont un problème majeur pour la population. Sans oublier que l’occupation de l’espace publique peut causer des problèmes avec les autorités, dans un contexte où la liberté d’expression est presque inexistante.

Image tirée de Système K

Depuis l’arrivée au pouvoir de Joseph Kabila Kabange en 2001, un système de répression s’est progressivement installé. Celui-ci s’est particulièrement endurci à l’issu du processus électoral de novembre de 2011. Des élections entachées d’irrégularités et qui ont provoqué la colère d’une population exténuée par ses conditions de survie. Sous l’autorité de Kabila, les brutalités policières ont tué plus d’une centaine de manifestants pacifiques. Luc Nkulula, président défunt du mouvement citoyen Lucha, s’est converti en symbole de cette violence aveugle. Le mouvement, qu’il a fondé le 1 mai 2012 autour d’une jeunesse exaspérée par la paralysie du pays, exigeait sans violence le départ du président de l’époque ainsi que de profonds changements sociétaux. Les protestations se sont intensifiés après la décision unilatérale du chef du PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie) de prolonger son mandat, officiellement terminé le 22 décembre 2016. Luc et Lucha ont réussi à galvaniser une partie grandissante de la population autour d’eux. Malheureusement, il terminera brûlé vif dans sa maison à Goma, dans la nuit du 9 au 10 juin 2018. Les autorités ont conclu à un accident dû à un court-circuit et l’affaire a été classée sans suite. Une version contestée par Lucha et les voisins de son leader qui tentèrent de le sauver. Selon eux, les accès de sa maison étaient condamnés au moment de l’incendie.

En occupant l’espace public par leurs performances, les artistes s’exposent donc à un risque réel. C’est le cas de Fabrice qui a été torturé pour incitation à la rébellion. Mais pour lui comme pour les autres, il est urgent de reconquérir sa liberté face à la peur et ainsi rendre espoir à une société congolaise en état de léthargie. Il explique que le mouvement artistique est né il y a près de dix ans au sein de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Plus précisément de la volonté d’étudiants en arts visuels d’explorer d’autres voies plus inhabituelles. Ils sont donc sortis du cadre académique pour adopter les règles de la rue, plus en accord avec leur réalité. Le mouvement a été ouvert à tous, sans limites à la créativité, favorisant une interdisciplinarité en toute liberté. La combinaison de tous ces facteurs a produit une scène artistique unique et unie autour du système K.

Proche du collectif, Renaud, qui a déjà révélé Benda Bilili et Jupiter & Okwess, a su encore une fois capter l’énergie créatrice de ce nouveau groupe. En leur suggérant de collaborer plus étroitement ensemble, il les a aidé à connecter univers sonores et visuels offrant un projet artistique plus global. Aujourd’hui, performeurs, peintres, sculpteurs et musiciens du groupe sont sollicités en Allemagne, France, Luxembourg ou en Grande-Bretagne. En exemple, le groupe KOKOKO! signé sur le label anglais Transgressive Records (Block Party o The Antlers). Ou encore Freddy Tsimba, parrain du collectif, qui a réalisé la sculpture commémorative du 70ème anniversaire de la Déclaration droits de l’homme pour la France, signée le 10 décembre 1948 au Palais De Chaillot.

Le système K est donc une ingénieuse démonstration de volonté et de subversion des paradoxes. De la pénurie et du chaos, ces Congolais ont su tirer de la créativité. De l’art, ils ont su en utiliser les codes pour récupérer une certaine liberté d’expression. D’un « langage » local, ils arrivent à dénoncer des problèmes tant locaux que globaux. C’est surtout et précisément en cette proposition global répondant à un problème global que réside l’originalité ce système.

Dans la performance de Strombo, il est facile de remplacer le diable par des puissances étrangères et les maîtres par des dirigeants congolais. Parce que l’on vit à l’ère de la communication, il est désormais impossible d’ignorer la situation au Congo. Et le contraste entre ses richesses naturelles et la pauvreté de sa population, évoqué depuis trop longtemps, le confirme. Pour changer ce paradigme, volonté et détermination sont nécessaires. Pour cette « génération système K», agir est devenu une question de survie. Les mots ne se suffisent plus.

Fabrice « Strombo » Kayumba, La Belle Kinoise