YOUNG FATHERS: Mastery of Bitter-Sweet



The boys are back! Cocoa Sugar is born! Alloysious Massaquoi, G’ Hastings et Kayus Bankole ont encore rafraîchi leur son ! Depuis Tape One/Tape Two (2013), prods agressivement joyeuses et essence même du groupe, la musique des Young Fathers a évolué en un lapse de temps records. L’ambition de départ ayant toujours été de faire rentrer (de gré ou de force) leur musique dans l’industrie de la pop, trop figée et conditionnée par l’argent. Et ils bluffent tout le monde avec tout ce qu’ils touchent.

Young Fathers, Julia Noni

Quatre projets en trois ans soulignent l’urgence de leur créativité et confirment leur ambition de vouloir atteindre un public plus large que l’underground. Ainsi Dead (2014), encore très proche du style DIY des tapes, est une première sortie de la grotte (big up *Platon) qui leur sert de studio, à Edimbourg. Premier album et un Mercury Prize à la clé, malgré une presse qui les ignore majoritairement, voire les dénigre pour certains (les qualifiant de moody fuckers = dépressifs), mais peu leur importe. Les boys sont tellement pressés qu’avant même d’être shortlistés pour le Prize, avaient déjà planifié l’enregistrement de White Men Are Black Men Too (2015).  Direction Berlin. Objectifs : bouger de leur zone de confort pour repousser les limites de leur créativité. Du coup, WMABMT offre de nouvelles sonorités moins agressives, plus mélodiques, avec un message toujours plus affuté. Le deuxième LP sort pile-poil au plus fort des tensions raciales et brutalités policières envers les Noirs aux USA. On souligne au passage le contraste entre leur musique frontale et la subtile empathie du message.

La période qui suivra sera consacrée au repos, à des tournées (Massive Attack, Paul Weller) et collaborations ciné comme Assassins Creed (He says he needs me) ou encore Trainspotting II dont la BO (Only God Knows) est considérée par son directeur, Danny Boyle, comme le pouls du film. Une reconnaissance indiscutable, même si tardive, de leur talent. Ajoutez-y une conscience qui dépasse leur musique. Cela a d’ailleurs valu au groupe quelques polémiques. D’abord une vidéo dénonçant la représentation exclusive d’une élite blanche et riche au Scottish National Portrait Gallery. Ensuite, en août 2017, l’annulation de leur participation au Pop Kultur Festival à Berlin (Monde De Poche y était invité!) où ils devaient se produire. Un changement de dernière minute dû au BDS Movement qui informa les artistes de la participation financière de l’ambassade d’Israël au Kultur Pop. Mais trêve de palabres ! Ils sont de retour avec Cocoa Sugar, et c’est du lourd !

Le 31 octobre dernier, le  groupe écossais publiait un tweet annonciateur : « We’ve just finished a new album and it’s about fucking time. » Il est dispo depuis vendredi passé (9 mars 2017) via Ninja Tune, tubes, tunes et streaming en tout genre. Nouvel album, nouveau label et nouveau reset. Avec ce troisième opus, le groupe Young Fathers se réinvente encore (une obsession chez eux) tout en préservant son noyau musical. Si leur son a muté depuis Tapes One/Two, celles-ci restent essentielles à leur histoire. Elles ont d’ailleurs fait l’objet d’une réédition en 2017.

Plusieurs écoutes sont donc utiles, voire nécessaires. D’entrée de jeu tristesse et nostalgie font leur oeuvre sur la première piste, See How. On passe vite à l’angoissante Fee Fi (fee), subtil jeux de mots et de sons (en anglais) tiré de WiFi. Dans le sens de disposer d’une meuf attirante comme d’un WiFi, à l’envie. Une manière de pointer du doigt l’ambiguïté des rapports homme/femme (et autres d’ailleurs). Par exemple, le couplet « gimmi a slice/I like your flesh/I know what’s best/you could be my cause of death » où l’homme rejette la responsabilité de son désir sur la femme. Pour aller plus loin, on peut parler du rejet des autres identités sexuelles  (gays, lesbiennes, transexuels, asexuels, etc) soumises à des pressions sociales violentes. La cover de l’album (Julia Noni) vient confirmer cette intuition, présentant Alloysious Massaquoi avec les attributs de l’hyper masculin et de l’hyper féminin (chapeau de cowboy/rouge à lèvre), comme pour mieux confondre les genres.

Dans la même veine, Border Girl dénonce les pressions sociales subies par les femmes. Les paroles « what a girl could give it up for your love«  renvoient aux sacrifices qu’une femme doit parfois consentir à faire pour un peu d’amour, comme celui de la beauté. Le couplet « beauty skin depeeling makes bleeding/always leaves me crying » sonne d’une voix larmoyante, comme  mutilée. Tout ça est joyeusement balancé par des sons entraînants qui insufflent de la légèreté dans des questions problématiques et criantes d’actualité. Ça provoque une confusion étrange, spécialité des YF. Du coup, la date de sortie de Cocoa Sugar ne semble pas innocente (lendemain de la Journée internationale de la femme).

Et puis arrive l’irrésistible In My View, deuxième single droppé et un des thèmes les plus pop de l’album, qui ramène à des réalités plus générales, hypocritement oubliées ou masquées. Le refrain « In my view/nothing is really given, no way/I believe to advance that you must pay«  nous rappelle que rien n’est gratuit. Un titre qui conclut par  « I want to be king until I end » une complainte à la cupidité humaine, suivie d’un « man oh man » répété jusqu’à l’exaspération.

Je terminerai par le titre Toy, dernier single et coup de coeur perso. D’entrée de jeu une voix haletante chuchote « I’m chasing », point de départ d’un morceau en mode course poursuite. Le rythme y est furieusement percutant et ponctué de hurlements jubilatoires de chasseurs se rapprochant de leur proie.  *Qui est le prédateur? qui est la victime? Plusieurs lectures sont possibles. J’y vois une référence aux esclaves Noirs privés de liberté et pendus, « I’m chasing shadows in the gallows (échafaud). » C’est une course après l’histoire des Noirs et leurs richesses, « collecting what was stolen from me », que revendique le chasseur car l’esclavage en a effacé une bonne partie. C’est le prix de sa liberté. Pour le reste, les autres messages sont empreints de paradoxes, « the paranoia I forgot », que les boys dénoncent et balancent à la figure comme des sermons sans concession mais sans morale non plus. Le refrain « you’re just a broken little toy/silly little boy » est cinglant et pleurnichant, rythmé par des percussions pressées. On comprend qu’ils se moquent d’un gamin (ou d’un adulte) qui découvre une réalité qui n’est pas celle qu’on lui a racontée. Pour le reste, à vous de vous faire votre propre opinion.

Avec Cocoa Sugar, Alloysious, G’ et Kayus démontrent encore l’étendue de leur talent et de leur originalité. Ajoutez-y l’urgence et la justesse tant de leur musique que de leurs messages et on a un des groupes les plus intéressants de ces cinq dernières années. Ces derniers, tels des prêcheurs soniques, critiquent un monde plein de contradictions, sans faire culpabiliser. Cet album bourré de vérités douces-amères (Sugar Cocoa), illustré par le clair-obscur et le sourire biaisé sur la cover, arrive dans un timing parfait. Paradoxalement sombre et joyeux, ce LP est profondément libérateur. Au lieu d’accabler par ses sonorités et ses réalités dystopiques, il exhorte plutôt à embrasser sa liberté, dans la mesure du possible. Le prix à payer étant d’affronter ses démons. Les Young Fathers auraient-ils pris un coup de vieux ? Auraient-ils gagné en sagesse ? À vous d’en juger. En tout cas, ces boys d’exception n’ attendront pas que vous les suiviez pour continuer à faire du bruit. Cocoa Sugar non plus.

Graham Hastings, Alloysious Massaquoi and Kayus Bankole of Young Fathers. Jack Davison for The New York Times

* La publication initiale indiquait Socrates, voulant faire référence à la grotte de Platon. Une erreur rectifiée le 13/03/2018.

*L’interprétation sur l’esclavage a été rajouté le 13/03/2018.

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